Vacciné contre l’amour

Je vis un jour un tendron
Qui me mit hors de mes gonds.
Elle dansait sur un tango très chaloupé
Quand je l’aperçus dans ce restaurant huppé.
J’étais jeune, plein de culot, à l’époque,
Je la scrutai sans équivoque.
Après qu’elle eût abandonné son cavalier
Pour fumer sa cigarette sur le pallier,
Je saisis cette très grande occasion
Pour aller la voir en toute discrétion.
En ce temps je courais le guilledou,
Je la priai de m’accorder un rendez-vous.
Elle me dit sur un ton, feignant la surprise :
« Jeune homme, sachez que je suis déjà prise. »
Durant ce bref échange infructueux
Je ne cessais de la dévorer des yeux.
J’étais frappé par son visage aux traits fins
Mettant en grande valeur son nez aquilin
Qui donnait l’impression de flaire
Tout ce qui pourrait bien lui plaire.
Ses deux carreaux étaient comme des barillets
Renfermant des cartouches, et qui fusillaient
De leurs pupilles agressives
Toutes invitations lascives ;
Le fait de n’en pas être l’instigatrice
Enclenchait sa colère réprobatrice.
Elle darda à plomb son terrible courroux
Lorsque mon expression insista peu ou prou.
Je tentai le tout pour le tout
Et sortis mon dernier atout
« Je n’eus aucunement l’intention de vous prendre »,
Lui dis-je sur un ton affectueux et tendre.
« Je désirais faire votre connaissance
Sans aucun désir de concupiscence »,
Ajoutai-je d’une voix chevrotante,
Tellement forte était mon attente.
J’observais alors ses lèvres incarnadines
Donner à son minois l’aspect d’une ondine ;
Son léger sourire
Me faisait frémir.
De sa bouche légèrement entrouverte
Se déversait une volupté experte.
Elle resta un moment bouche bée
Puis me regarda à la dérobée
Et me dit d’un ton froid :
« Allez ! Venez avec moi.
Nous allons droit prendre un café à côté,
Le temps que je me fasse une beauté.
Allez-y en prenant votre temps ;
Je vous rejoindrai avant longtemps. »
Mon instinct de chasseur
Me mettait en sueur.
J’avais très peur qu’elle me posât un lapin
Et que je ne pusse lui mettre le grappin.
Aussi lui demandai-je son nom,
Elle ne me donna que son prénom.
Quelques plis strièrent son front bombé,
Elle me dit : « je ne vous laisserai point tomber. »
D’après ses mimiques et le ton de sa voix
J’étais sûr qu’elle comprenait mon désarroi.
Nous descendîmes ensemble en ascenseur
Et traversâmes le vestibule en fleurs.
A peine avions nous franchi la porte
Qu’elle me balança d’une voix forte
Cette très prometteuse phrase
Qui me fit entrevoir l’extase :
« j’irai vous rejoindre tout à l’heure
Dès que je sortirai du coiffeur ».
Quand je vis sa chevelure
Rythmer sa vive allure,
Lorsque je vis sa tignasse rousse
Moirer aux reflets d’un soleil à ses trousses
Qui se fraya un passage
A travers quelques branchages,
Quand je vis le vent ébouriffer sa crinière
En laissant entrevoir de très belle manière
La peau d’une nuque charnelle et laiteuse,
Je fantasmai sur cette nymphe somptueuse.
Mon attente interminable
Commença autour d’une table
Lorsque, entré dans cette brasserie,
Je commandai prestement un cherry.
Le temps, sans états d’âme,
Jouait ses pires gammes
Quand les notes d’espoir
Me plongeait dans le noir
Car elles étaient étouffées
Par un mauvais conte de fée.

Cette femme pour qui j’aurais tout donné
Mais dont je n’aurais pas eu les coordonnées
M’avait laissé sur une de ces grandes faims
Qui me rongeait à longueur de journée, sans fin.
Depuis, ma douleur s’est lentement calmée
Et je suis a présent fortement armé
Pour affronter les grands chocs amoureux,
Ils ne me rendent plus malheureux.
Car les châsses si bleues de la fille sans nom
Détruisent mes désespoirs à coup de canon.
Si j’ai pu enterrer cette beauté
Dans les tréfonds de mon intimité
Je suis vacciné pour toujours
Contre le grave mal d’amour.

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4 Commentaires
  1. forester 4 ans Il y a

    Belle histoire, merveilleusement contée, qui ne finit pas en rose, mais elle est une bonne leçon de vie, qui, j’en suis sûr est arrivé à nombreux hommes comme moi aussi…

    Merci pour ce partage et au plaisir,
    Forester

  2. Auteur
    DavidFrenkel 4 ans Il y a

    Merci Forester

  3. caroline 4 ans Il y a

    trés jolie histoire bonne nuit et bisous

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