Un rêve

Le soleil venait de se coucher,
La pénombre faisait un cliché
Sinistre de cette cuisine
Où le fauteuil de moleskine
Au tissu effiloché par l’usure
Donnait une inquiétante mesure
De la vacuité du lieu
Depuis le décès du vieux.

Il aimait y passer ses journées,
Suivant du regard sa dulcinée
Préparant un navarin,
Récurant un pot d’airain,
Étudiant pendant des heures Homère,
Récitant à haute voix des vers.
Ses yeux gris, vitreux, s’accrochaient
Au bel humour qui ricochait
À la face du barbon ;
Il riait pour de bon
Lorsqu’elle faisait de savantes pantomimes,
Quand elle jouait une saynète en rimes.
Cette nymphe était vraiment un phénomène
Qui venait à bout de l’angoisse pathogène
De cet octogénaire
Perdu sur cette terre.
Isolé, malheureux, le vieux hibou
Attendait que la mort vienne à bout
De sa profonde souffrance
En mettant fin à son errance.

***

Un soir, une demoiselle, cherchant un gîte,
Et qui ressemblait aux reliques d’Aphrodite,
Lui demanda l’hospitalité,
Elle avait l’air désorientée ;
La jeune fille se perdit en chemin
De plus, elle égara son sac à main.
Captivé par la magie de sa présence,
Il l’invita chez lui avec complaisance.
Après un sommeil réparateur
L’intruse rayonnait de splendeur ;
Fortement épris de la demoiselle
Il ne la quittait plus d’une semelle
Et lui proposa de l’héberger
Contre certains travaux ménagers.
Elle fut séduite par sa proposition,
Et accepta prestement son invitation ;
Le paysage bucolique
Était à ses yeux, idyllique
Pour préparer en toute tranquillité
Un mémoire pour l’université.
Les chambres étaient trop petites
Pour cette jeune érudite ;
Il aménagea donc la cuisine
En grande salle estudiantine.
***
Un jour, alors qu’il observait la jouvencelle
Nettoyer méticuleusement la vaisselle,
Il fut terrassé par une crise cardiaque ;
La fille fut prise d’un rire démoniaque
Quand elle vit l’habit miteux
Sur ce gros corps plié en deux
Être imprégné d’une bave pathétique
Qui s’écoulait d’une bouche cadavérique.

Ô superbe jeunotte irrévérencieuse,
Ta beauté et ta grâce deviennent spécieuses
Quand ta conduite de malotrue
Jette une lumière crue
Sur la grossièreté de ton personnage
Qui dans une mer de turpitude nage.
Sache que personne n’est à l’abri
De devenir un jour un vieux débris !
Ainsi parla l’ange exterminateur
Qui descendit à l’improviste des hauteurs.
Tétanisée, la fille restait immobile,
Regrettait sincèrement ses manières viles.
Après quelques minutes, elle devint brave
En nettoyant affectueusement la bave
Du vieillard, chassa les mouches
Et l’embrassa sur la bouche.
Entouré par des fleurs, mais aussi par des pleurs,
Le mort fut mené à sa dernière demeure.
***
Une lune terriblement indiscrète
Éclairait le corps nu de l’anachorète ;
Des pulsions non maîtrisées à toute heure
Le plongeaient dans ce cauchemar rédempteur.
Il se réveilla plein de honte
Et se rendait à présent compte
Que quand le corps se repose, sommeille,
La nature humaine se réveille.

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