Où sont mes 18 ans ?

Où sont mes 18 ans ?

Où sont mes 18 ans ? Je ne les retrouve plus. J’avais pourtant mis dans mon tiroir psychique. Suis-je amnésique à ce point pour ne pas les récupérer ? J’aurais dû écrire dans mon journal sidéral.

De quoi pourrais-je parler maintenant que je n’ai plus mes facultés mémorielles ? C’est loin mes 18 ans. Ce n’est pas à deux pas d’ici ! Je sais que ce n’est pas aujourd’hui, et ce n’était pas hier non plus. Mon lieu de naissance, c’est où ? À Fontainebleau ? Sur la planète des singes ? Dans les montagnes russes ? Dans un asile des fous à lier ? Avais-je été dans une école buissonnière ou dans un enseignement d’incapacité à réussir ?

Ah oui, ça y est !… Après ma cuvette pleine de mentions bien, je suis rentré aux Beaux-Arts à l’Hôtel de Ville. Puis, j’ai travaillé chez un architecte où j’ai fait mes premières armes dans la fabrication des niches pour chiens. À un cocktail des anciens élèves des Bobards, j’ai rencontré une fille de ma promotion. Je me souviens plus comment elle était, belle, moche ou entre les deux. Elle m’a raconté son voyage chez les Papous ou les Pygmées et elle a rencontré l’amour et un homme de petite taille, un député de Ceylan. C’est quoi, un député ? c’est quoi c’est lent ? et puis c’est quoi l’amour ? Je pense que l’amour est une bataille d’oreillers entre un homme et une femme dans des lits superposés, enfin je suppose que c’est ça ; je n’en sais rien au juste.

J’étais quoi enfin ? Un homme sans chaussures ? Un homme sans bavure ? j’étais, sans doute hideux, horrible baignant dans tous ces adjectifs qui sonnent abominablement vilains. Étais-je Robin des bois ou Crusoé tenant un parasol à moitié mité, un vendredi 13 ? un énergumène venant de l’île de Pâques ou de Pentecôte ? Je me pose bien des questions sans mes 18 ans.

Heureusement, que mon imagination névrotique associée à un crétinisme obsessionnel est là pour guider dans ma démarche à bafouiller des niaiseries.
Ah, je pense que j’étais très beau, beau comme un dieu, comptant les femmes sur les doigts de plusieurs mains, mais j’étais radin comme un chien collant un nonos entre les crocs. J’étais un coureur automobile, fier dans sa Ferrari, filant à 200 à l’heure, les cheveux dans le vent sur le circuit de Monaco.

J’étais un écrivain de Bordeaux, ivre d’inspirations fortes, tenant toujours la plume d’une main et le verre de St Emilion de l’autre. J’étais ambassadeur à Singapour, puisqu’il y avait cinq gars pour, je n’étais pas contre. Mais, bon sang qu’est-ce que je raconte ? J’ai dû manger des conneries là-bas. Diplomate, on est invité partout : les dîners officiels, les restaurants, les réceptions chez les ministres du coin…

Si je fouille bien dans mon système encéphalique, je devine que j’ai voyagé beaucoup, le tour du monde en moins de temps que Jules Verne, seulement en 79 jours. L’Amérique pour jouer aux cowboys et aux indiens, l’Australie pour voir les matchs de boxe des kangourous, l’Extrême-Orient pour l’odeur de l’encens, l’Inde pour le couscous à l’indienne, au pôle nord, manger avec les esquimaux dans les igloos, l’Arabie pour humer le parfum de l’or noir.
Je dois encore découvrir des choses merveilleuses si ma stupidité intellectuelle, tournant dans ma cervelle de moineau, me donne encore du temps à collecter les histoires sans queue ni tête qui sortent d’une folie douce, douce à souhait.

À 18 ans, j’avais reçu une invitation de Zeus dans ma boîte à lettres. Il m’invitait à son domaine des immortels. Voilà un incroyable séjour, un voyage extraordinaire.

Une sensation de bien-être me prit dès que j’arrivais au point indiqué. Un parfum m’accompagna vers une lumière de couleur indescriptible jusqu’à la sortie du tunnel de Tartare où j’avais montré ma carte d’invitation. Dès lors, un paysage enchanteur s’ouvrit à moi et le chant clair d’une source me sortait de ma somnolence ; un vaste horizon, sans lisière apparente, réunissait toute une ribambelle de fleurs chamarrées, les arbres aux feuilles, vertes et pas mûres, m’accueillirent. Au loin, sur les éminences rocheuses, il y avait toute une rangée de sculptures des divinités de l’Immensité : Zeus, maître suprême, Apollon, Artémis, Athéna… J’entendais, derrière une multitude de maisons, les cris des enfants jouant au colin-maillard. Les dieux font beaucoup d’enfants ; l’amour est une nourriture incontestée des immortels. Ce sont de vrais lapins, jouant à toute heure au saute-mouton. Zeus avait engendré beaucoup d’enfants-héros. Pour me souhaiter la bienvenue, les idoles m’invitèrent à leur table. Le nectar coulait à flot et l’ambroisie était servie par les nymphes, à moitié dévêtues. Les danses et les chants étaient assurés par les jeunes filles en tunique blanche. J’avais une place à côté d’Hermès. Je lui avais parlé de mes épreuves sur terre et de mon désir de venir habiter parmi les Dieux Olympiens. Ce sera lui qui construira ma future demeure. Homère était présent. Ses héros étaient réveillés. L’Iliade et l’odyssée avaient encore du bon temps devant eux. Au matin, Déméter, déesse plantureuse, symbole de la terre fertile et de la richesse de la vie, me fit visiter ses champs de blé à perte de vue. Et puis, lorsque le soleil se déclina dans l’oubli profond de la mer, je pouvais observer, sur la plage encore éclairée, l’étendue d’eau que Poséidon domptait, d’une main de maître, debout, sur son grand radeau. Des déesses, en robe blanche, sortirent des rochers, comme par enchantement, et se mirent à danser au son de la lyre et des doux chants des sirènes.

Ma source intérieure me dit à l’oreille que j’étais aussi Napoléon et que j’avais un entonnoir sur la tête en guise de bicorne. C’est qui Napoléon ? C’est peut-être ce grand homme qui avait fait les trois guerres : 14-18, 39-45 et Mai 68. Je suis sûr que c’est ça.

Je vieillis, je ne sais pas ce que je dis. Je voudrais qu’on me rende mes 18 ans pour comprendre ma nullité, ma frivolité pour regarder la vie en face ou face à face. Celle que j’ai acquise de mes propres moyens, celle pour laquelle je me suis défoncé avec les sueurs personnelles et non pas avec celles des autres.

Ma vieillesse s’effrite comme un vestige moyenâgeux. Je ne veux pas mourir sans revoir mes 18 ans, sans leur dire adieu. Vous ne pouvez pas garder mes 18 ans. Ils sont à moi ! Je les ai gagnés, je les ai conquis. Je ne les ai pas trouvés dans le métro !

Sans mes 18 ans, je ne peux pas finir ma vie. Je crois que j’étais tout, je n’étais rien, je n’étais même pas moi-même. J’avais tout fait ou je n’avais rien fait, mais j’avais fait…tout à 18 ans.

Je vous en prie n’appelez pas le 15. Laissez-moi retrouver mes 18 ans pour vous raconter d’autres histoires encore plus débiles que vous et moi.
Celle du petit Chaperon rouge qui a mangé le loup et la grand-mère, celle de la belle au bois dormant qui souffrait d’insomnie pendant cent ans, celle des douze travaux ridicules, celle du… du… Mais attendez… je n’ai pas fini… Attendez…At… Et puis…m…Allez-vous faire cuire un œuf… dur !

Aujourd’hui, je tourne en rond dans ma camisole de force, en me demandant sans arrêt où sont mes 18 ans.

–– Où sont mes 18 ans ? Où sont mes 18 ans ?… Mes 18 ans… 18 ans… 18ans… 18 ans…18 ans…

Marcel Moreau.

 

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3 Commentaires
  1. Zeus 3 ans Il y a

    Voyage dans le temps, errance au cœur de la folie. un texte qu’il faut lire et dé lire.

  2. Mireille Masson 3 ans Il y a

    Délicieusement loufoque ! Voilà un récit … à en devenir fou !
    C’est merveilleusement écrit et …. quelle imagination !
    Le rêve, le rêve éveillé, celui qui permet d’écrire !
    J’ai a-do-ré !
    Bravo Marcel !
    Amitiés
    Mireille

  3. Plumes-inspirés 3 ans Il y a

    Quelle folié obsessionnelle j’adore il faut en avoir pour faire ce genre de texte bravo à toi.
    Amitiés,
    Y.B

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