Le Seuil

Je continue à réfléchir à ce que doit provoquer, dans un esprit humain, la conscience inébranlable et objective d’être sur le seuil de la mort. Je me représente la probable contemplation, la progressive accession aux clés des mystères les plus nébuleux de l’Univers, tout cela cohabitant, pendant une période plus ou moins étendue, avec les vestiges toujours vieillissants d’une humanité glissant de plus en plus vers la tranquillité du néant.
La maladie, sans doute, doit rendre ce processus terriblement angoissant, source de la plus inexprimable des craintes. Fait-elle de cette attente impuissante un cauchemar se renouvelant à chaque aube nouvelle, ou bien une sagesse grandissante à la tombée de chaque nouveau crépuscule ? Ne voit-on brûler avec effroi que les quelques instants qui nous restent à vivre, ou bien contemple t-on avec une mélancolie douce-amère les longues années passées à fuir l’enfance ? Mais, surtout, quels fragments du Cosmos aperçoit-on déjà ?
Je me refuse à croire qu’il puisse exister, dans la matrice universelle, un sentiment plus cataclysmiquement apaisant que celui de percevoir déjà les immensités de l’Existence en conservant toujours, malgré leurs appels de plus en plus pressants, un pied dans la parfaite matérialité du monde humain tangible. Avez-vous déjà, au bord des gouffres du sommeil, contemplé une dernière fois les étoiles avant de sombrer dans l’oubli ? À ce moment seul, leur splendide et lointaine lueur n’appartient plus à la réalité, et pas encore au rêve ; à ce moment seul, elles sont des perles de matière en fusion flottant insensiblement dans l’étouffante noirceur d’un vide inconcevable, des bulles d’énergie primitive brûlant dans la lourdeur d’un amorphisme ambiant.
Je suppose, de mon activité spirituelle terrestre et par conséquent atrophiée, que cette vision obsédante s’approche de celle vécue par les mourants franchissant la dernière frontière, expirant la dernière goulée d’air les retenant corporellement présents : le noir, le vide, un froid indescriptible, une peur tétanisante de la brèche en train de s’ouvrir ; puis une image, figée, comme une peinture, de la matière du monde humain, encore présente autour du corps qui, lui, s’est définitivement vidé de toute substance supra-sensorielle. L’image demeure un certain temps, peut-être une seule seconde travestie en éternité; et puis, de cette image, certains détails s’effacent progressivement : d’abord les yeux pleins de larmes des vivants pleurant la triste perte ; puis leurs visages ; puis leurs corps entiers ; puis ce sont les couleurs de cette aquarelle funèbre qui s’évanouissent peu à peu ; et enfin, les formes elles-mêmes commencent à se distordre , à s’étendre puis rétrécir à l’infini jusqu’à disparaître en leur propre sein. Bientôt, il ne reste plus que le néant, un océan illimité de ténèbres semblable au tout premier, excepté dans sa si douce tranquillité qui, cette fois-ci, vous berce et vous enivre. Une clarté pâle et bleue s’infuse très lentement dans cette opacité noire, ce pendant que votre essence toute entière, délivrée des contraintes de l’anatomie humaine, se fond en chaque chose existante, et que chaque chose existante se fond en elle pour ne plus former qu’un unique tourbillon Universel quantique, fractal, constitué de ce qui est comme de ce qui n’est pas, tout cela regroupé au sein de la même présence active, puisque le Temps, l’Espace et les différences de plans n’existent plus en tant qu’éléments distincts séparés du reste. Si vous aviez encore un corps, vous ressentiriez tout cela comme une délicieuse langueur paralysant vos membres et leur ôtant tout poids, toute masse.
Vous êtes à présent une Conscience pure, un flux d’objectivité à l’état premier, transperçant chaque élément de l’Univers d’un courant de perception continu et totale. Vous constatez alors, dans la continuité logique de votre progression, que plus aucune question ne demeure sans réponse, que plus aucune équation ne requiert de mathématicien, que plus aucun problème ne requiert de philosophe, car, mieux que leurs réponses, vous possédez le noyau même de toutes ces questions et la compréhension infinie de leur raison d’être. Plus aucun mystère n’est irrésolu, plus aucune passion ne provoque la moindre souffrance, plus aucun horizon n’est vague et incertain. Votre pensée, c’est-à-dire Vous, votre essence existentielle, vient enfin d’accéder à l’Univers, et à la limpide transparence de sa matrice constitutive.
Bien sûr, il se peut que je me trompe dans cette perception abstraite et mystique de ce que j’appellerai l’acquisition d’une nouvelle forme de présence, pour ne pas simplement mentionner la déchéance du corps et la décrépitude infecte dans laquelle la Nature ne manquera pas de le précipiter. Il est en effet possible que rien de tout cela ne soit plus qu’un fantasme spectral et fondamental, sans cesse nourri par ma quête permanente d’un idéal de réalisation. Mais alors que faire de tous ces mots ? Que faire des pages entières consacrées à ces mêmes contemplations éthérées et splendides ? Ce serait oublier le pouvoir démiurgique que la Sagesse offre aux mots qui en poursuivent le but. Mettez au service de vos songes toute votre activité spirituelle humaine ; seuls, le fou et l’aveugle douteront alors de leur réalité.

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