Le pont

Je m’engageais sur le pont.

Aucune circulation en cette heure matinale n’interrompit le cours de ma progression ; la brume à cet endroit précis était épaisse, sale.

A mi parcours je m’arrêtais. Penché par dessus la balustrade j’observai la lente procession des eaux boueuses de la rivière.

Se laisser aller au gré du flot, chevaucher l’onde, voyager, clandestin, confondu, happé par ces eaux sales, oublier le pourquoi, le comment d’une insipide existence, naufragé consentant, pour renaître plus tard, beaucoup plus tard, lavé d’insupportable, débarrassé d’un encombrant, d’un médiocre passé…

Traverser ce pont. Rejoindre, rue de la Fraternité, l’autre rive, me fondre dans le gris d’un petit matin ordinaire.

J’entrepris la traversée…

J’observais la chaussée irrégulière, les pavés disjoints qui la composaient. Combien de gens, de bêtes, d’attelages miséreux ou somptueux m’avaient précédés ; combien le temps avait coulé par dessus le vacarme d’insignifiantes existences sur ce damage boueux. Pas à pas, ma lente progression figurait un douloureux retour en arrière ; une rétrospective de ma vie « d’avant ».

Je trébuchais à mi parcours ; affalé de tout mon long je regardais autour de moi cherchant une aide improbable, une main secourable. Mais le lieu était désert, et je compris que je devrais affronter seul les fanges de mon passé. Deux fois encore je tentais de me relever, mettant genoux à terre, paumes posées à plat sur la pierre froide, et trois fois je faillis dans cette entreprise ; la fatigue eût raison de ma détermination ; la plus terrible des fatigues, l’insondable souffrance que confèrent le « mal-être », le « mal-vivre », l’accumulation des échecs passés, les douloureuses expériences qu’inflige l’existence quand on s’est persuadé d’avoir consumé ses forces et ses moyens, quand l’étincelle s’est éteinte, quand le cœur s’atrophie par l’auto-persuasion de son impuissance, quand enfin on ne voit plus de défis à relever, plus d’horizons à atteindre, quand on ne distingue plus les secourables mains tendues pour nous aider à nous saisir d’un idéal, alors :

Alors poins le plus grand des dangers, alors se prépare « l’ultime voyage » ; le retour à la terre, la fin d’un cauchemar qui en prépare un autre…

Péniblement, m’agrippant à la balustrade pierreuse je me redressai enfin et m’assis sur la pierre froide. La brume se dissipait doucement me dissimulant encore partiellement l’autre rive. L’astre solaire demeurait invisible et un clair – obscur noyait le lieu. Un frisson me parcouru le corps. Je pris conscience alors du froid et de l’humidité.

Franchir ce pont pour me projeter de mon plein gré sous le diffus éclairage de mes imperfections. Accepter le combat contre la médiocrité et porter le message de la Fraternité et de la tolérance…Quel programme !

Le sacrifice de soi n’est pas une vertu humaine…il implique de douloureux renoncements, une abnégation désuète devant les nouveaux défis de notre monde…Comment renoncer à ses certitudes, ou plutôt, comment accepter, tolérer, les certitudes de l’autre ? Même tendre la main devient un exercice « étiqueteur », un « engagement » sans contrepartie, donc « suspect ». Ainsi rompre avec ses habitudes, avec ses « anciennes » valeurs est une véritable prouesse ; rompre avec les strass, avec la lumière factice de ses somptueux métaux, quel programme harassant !

J’abordais sur « l’autre rive ».

Agissant comme un filtre, ce pont jeté sur la rivière, effacerait-il tout ?

Avais-je accompli « le voyage » ? Avais-je trouvé le passage ? avais-je enfin libéré mon esprit, apprivoisé mon âme ? étais-je prêt à entamer une nouvelle existence ?

De l’autre côté pouvais-je entrevoir cette nouvelle existence ? Mais peut on vraiment « tirer un trait » sur son passé ? Peu-t-on tirer les leçons de ses échecs, de ses blessures ?

Existe-t-il le remède qui nous transforme au point d’accepter avec lucidité les errements passés, au point d’en disséquer les causes et d’en appréhender les conséquences ? Au point, enfin, de nous trouver prêts à bâtir notre temple intérieur, à élever notre cœur et notre esprit jusqu’à toucher à l’universel ?…

Les sparadraps que distribue la vie pour panser nos plaies sont bien « anecdotiques », car la vraie réponse il faut la puiser en soi. Le reste, tout le reste c’est du rituel, du symbolisme symbolique si l’on ne se baisse pas pour appréhender et palper « l’objet » de son « mal – vivre ». Et puis il faut ensuite décortiquer cet objet jusqu’à le débarrasser de ses plus infimes impuretés, et puis il faut le remodeler, patiemment, lui redonner formes et contenu afin qu’il trouve sa place sur l’Edifice.

l’acceptation de ce franchissement doit être vécue comme une rupture, comme un recommencement, une renaissance, la poursuite d’une quête de vérité, notre vérité, la vérité universelle, afin qu’elle transparaisse dans les actes que nous posons ; alors nous mériterons simplement, humblement, le qualificatif d’ « hommes et de femmes Libres».

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