LA DAME AUX CAMELIAS

La Dame aux camélias

I

Elle aimait les brocards, les bijoux, les toilettes,
Les fastes somptueux d’équipages princiers,
Dans ce Paris mondain où des larrons en fête
Sur son lit de damas venaient se recoucher.

Tous les soirs, elle allait, la belle courtisane,
Sortir aux Italiens ou bien à l’Opéra.
On était sûr d’y voir, dans sa loge, des ânes
Lui faisant la courbette avec grand apparât!

Pour s’être présenter tout plein de maladresse,
Lorsqu’il osa, Madame, éveiller votre ivresse
A quelque sentiment plus noble, vous l’avez

Taquiné! Mais l’Amour éclabousse une femme;
Et le coeur, n’oubliant celle dont il rêvait,
Après deux ans revînt lui déclarer sa flamme…

II

Quel étrange désir l’attirait, quel destin
De vouloir conquérir cette élégante brune,
Phtisique et débauchée, insensible câtin,
Qui se jouait du riche et ruinait sa fortune?

Armand courut, pourtant, chaque jour, s’enquérir
Auprès de sa servante, ainsi qu’un anonyme,
De sa convalescence…Il l’a sentait mourir…
Le tourment sait-il bien tout l’amour qui l’anime?

Puis, un soir, profitant d’un ami généreux,
Il s’invita chez elle, ardemment amoureux,
Plus fort que l’autre fois, plus convaincant sans doute.

Le bonheur auprès d’elle éclipsait le dédain
Qu’elle semblait bien feindre, étonnée à l’écoute
De ce jeune homme pur qui lui prenait la main…

III

– « Monsieur, je ne suis pas celle que vous croyez!
Vous idéalisez une autre créature
Que celle qui se tient devant vous. La Nature
A mis un esprit froid dans ce corps trop souillé…

J’ai besoin de trésors tout de luxe émaillés,
De galants à foison pour combler ma luxure.
Les comtes et les ducs, les députés murmurent,
Sur ma couche, des mots aussitôt oubliés!

Leur bourse, seule, importe à ma folle espérance:
Découvrir mes appâts pour couvrir mes dépenses !

Tant de coquetteries devraient vous étourdir…

Si j’ai perdu mon âme…Allons! Sauvez la vôtre!
Ne restez pas auprès d’une ombre qui se vautre
Dans les nuits de Sodome ou l’ennui des plaisirs… »

IV

– « Madame, je vous aime et ne puis me sauver !
Dès le premier moment où je vous vis, mon être,
Mon âme, tout mon coeur aspiraient à connaître
Celle qui vibre en moi du coucher au lever.

Votre image me suit, et partout où je vais
J’ai tenté de chasser, depuis deux ans peut-être,
L’obsédante pensée: elle gagne à renaître…
Et je deviendrais fou si je ne vous avais!

Laissez-moi vous chérir. Partons à la campagne;
Que mon amour entier, là-bas, vous accompagne.
Je serai votre ami, votre amant, sans égal.

Marguerite, acceptez! Votre santé décline.
Je vous offre un bon air de fleurs à Bougival
Et puis tous mes baisers qui, sur vos mains, s’inclinent… »

V

On dit que la beauté d’une femme amoureuse
Transparaît dans chacun de ses mots, de ses choix.
Elle vendit colliers et bagues pour trois fois
Moins que leur valeur, mais….elle était bienheureuse!

Armand, près de son coeur, guidait tous ses efforts:
Elle prenait son bras, de vallons en collines,
Quand ils marchaient ensemble en citant Lamartine
Et, lentement, son râle apparaissait moins fort.

Ce furent les trois mois les plus beaux de sa vie!
Un petit bois touchait leur maison où, ravie,
Elle s’émerveillait de tout, à tout moment.

Les fleurs, les papillons, ou quelque libellule
La transportaient autant, sans peur du ridicule,
Qu’un merveilleux spectacle ou le plus beau roman!

VI

Elle, autrefois frivole, aux lubies dépensières,
S’étonnait de n’avoir plus de goût « à cela ».
Leur bulle de bonheur lui suffisait…C’est là
Qu’un homme allait briser la paix de leur chaumière!

Armand dût s’absenter, brusquement, pour affaire…
Son père, ayant appris où le couple abritait
Leur idylle secrète, en avait profité
Pour rendre une visite importune et sévère.

Au milieu des massifs blancs et roses fuschia,
Il trouva Marguerite au bord des camélias,
Dont les fleurs préférées parfument les automnes,

Et se mariaient tant à sa robe organdi
Qu’il en fût, un instant plein de grâce, ébloui….
Quel mal peut s’épancher du charme qui rayonne?!

VII

– « Madame, je suis franc! Que cherchez-vous, au juste?
A nous discréditer, ma famille et mon nom?
Brûler un héritage en quelques mois tout juste
Par simple vanité? Savez-vous aimer?…Non!

Je me suis informé sur vous. Votre renom
Dépasse, dans Paris, celui des nobles dames.
Votre beauté capture un rentier, un baron,
Puis le mène, hardiment, vers la faillite infâme!

Si vous aimez vraiment mon fils, pensez au drame
Que cause un déshonneur indigne en société;
Un avocat peut-il épouser une femme

Dont le passé viendra toujours le rattraper?
Sa soeur doit convoler au tout début d’octobre.
Ce serait une noce entachée, une opprobre! »

VIII

En larmes, s’effondra la tendre Marguerite:
– « Monsieur, je ne sais pas qui vous a renseigné.
J’assume tous les frais, je paye à me saigner
Car j’aime votre fils…mais je ne le mérite!

Ne vous méprenez pas: l’argent dont il hérite,
Est loin du sentiment si délicat, si pur,
Qui transforme une femme au passé trop impur
Et l’élève au dessus d’intérêts hypocrites!

Vous ètes un bon père…et ne me croyez pas?…
Ne vous reprochez rien, mais ne demandez pas
Que j’écorche son coeur afin qu’il me déteste!

Sans lui, je suis perdue! Il est mon seul amant!
Vous avez tant d’aimés…et moi, je n’ai qu’Armand!
Ne me l’arrachez pas, du peu de temps qu’il reste! »

IX

– « Je ne reconnais plus Marguerite empressée.
Qui, dans mes bras, venaient se blottir sans froideur.
Mes paroles d’amour sont rythmées par ses pleurs
Et je ne sais pourquoi, hélas, elle est blessée!

Elle est tantôt livide: une inerte pensée
Fixe ses yeux hagards dans d’horribles torpeurs.
Tantôt elle est inquiète et, me serrant de peur,
M’implore de l’aimer, toujours, comme angoissée!

J’ai voulu reculer mon départ pour Paris,
Mon père ayant désir de me parler sur l’heure,
Mais elle m’encourage – et j’en reste surpris! –

Me disant que, soudain, sa mine est bien meilleure…
Je m’étonne.Elle insiste et me presse déjà.
Je l’embrasse… « A ce soir »…Elle ne répond pas!… »

X

L’amour est un sublime et doux enfantillage,
Où chacun joue un jeu jusqu’à la déraison…
Armand sentit la haine, au retour de voyage,
Envahir son esprit pour cette trahison:

Ce départ si brutal, sans le moindre nuage,
Avait, d’abord, laissé perplexe sa raison!
Quoi! Cette fille osait feindre le badinage
Puis partait fôlatrer vers d’autres garnisons?

Le portier lui tendit la lettre de rupture
Comme on reçoit la foudre, en pleine conjecture,
Et dont l’aveu nous rend moins amer que meurtri…

Il jura de châtier l’amante pécheresse,
Prenant une trainée en guise de maîtresse,
Provoquant en duel l’un de ses favoris…

XI

Dans les salons dorés, une femme se grise;
Pâle comme la mort, elle erre sous les stucs
Auprès d’un gentilhomme arrogant, un vieux duc,
Qui ne la soutient pas pour surmonter sa crise.

Elle tousse, essoufflée à chaque récidive,
Crache dans son mouchoir des médaillons de sang.
Autour d’eux, assoiffé de ragots indécents,
Chuchote le « grand » monde et ses piètres convives!

Partout, la rumeur court que son ancien amant
Se console au bordel ou dans les jeux d’argent.
Mais voici qu’un bel homme entre au bras d’une fille!

Il passe, indifférent, tout près, sans un égard.
Elle espère un pardon, suppliant du regard
Le seul être qui l’aime, et pas même sourcille!

XII

Farouche volonté, sacrifice suprême,
Froide nécessité de rompre avec celui
Qui nous fait tant de mal et nous redit « je t’aime »,
Afin de protèger son bonheur malgré lui.

Avec le même feu qui brûlait sa poitrine,
Elle alla lui crier : « Prends! Mon corps t’appartient !
Il supporte, déjà, mille maux. Il décline…
Je suis ton serviteur, ton esclave, ton chien! »

Ce fut une dernière et sensuelle étreinte…
Leurs vies semblaient passer dans leurs baisers, leurs plaintes.
Marguerite, au matin, l’embrassa puis s’enfuit…

Apprenant qu’elle allait rejoindre un jeune comte,
Armand lui fit porter cinq cents francs comme acompte :
« Vous avez oublié le prix de votre nuit ! »

XIII

« Armand, si tu savais ce qu’il m’a fallu taire !
Désormais, je suis seule et vais bientôt mourir.
J’ai fais une promesse, autrefois, à ton père
Et j’ai peur, tout-à-coup, de ne pas la tenir !

J’ai subi ton courroux comme un heureux calvaire :
Chaque insulte de toi me prouvait ton désir.
Mais ce dernier outrage, et mon corps qui s’altère,
Me font douter…J’aurais aimé te retenir,

Te serrer contre moi. C’est à devenir folle !
Je ressens ton odeur et ta peau qui me frôle !
Nos joies à Bougival…Mon Dieu, où sont ces jours ?

L’heure approche et je prie…Aucune autre présence
Ne vient réconforter mon âme, en ce silence !
Est-ce éternellement la fin de notre amour ?…

Peypin, 17 septembre 2014

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4 Commentaires
  1. Balmain 2 semaines Il y a

    Quel travail ,,un grand résumé de ce roman que j’avais lu il y a pas mal de temps ,,il va falloir que je le relise ,,merci Eric

    Balmain ou Pois de senteur
    comme tu veux tu choise,,
    merci

    • Auteur
      EricB 6 jours Il y a

      Merci
      Je préfère le pois de senteur (rire)
      Il faut beaucoup d’heures de travail mais çà en vaut la peine !
      Bonne journée

  2. ÖdeLa 7 jours Il y a

    Ouf ! Alexandre Dumas serait fou de jalousie ou d’orgueil devant son roman versifié …et qui plus est en sonnet ! De quoi en sonner plus d’un !Un grand bravo pour ce travail audacieux …..tout y est , la forme , le fond et un véritable plaisir à la lecture ! Vous venez d’écrire un deuxième chef d’œuvre :-)Merci

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