Hommages à des otages

Sous le ciel étoilé et sur la terrasse  qui radiait une chaleur torride d’été, un enfant s’étalait. C’était la nuit, un silence profond s’imposait naturellement sur les alentours de cette maison bâtie en pierre et en terre cuite comme mortier , mais bientôt interrompu par les aboiements des chiens et la stridulation de la cigale qui entamait sa chanson nocturne et estivale . Ce paysage  campagnard appartient  à un lieu donné au Maroc reculé où les muletiers lactés sont les seuls chemins qui le lient avec le monde extérieur, où les bougies immaculées sont la ressource unique d’une lumière blême et blafarde.

La face du petit dormant encore était en face de la lune, ses pieds bruns émanaient de sa tunique blanche. Il semblait ainsi à un ange baigné de la lumière dans un espace onirique. Soudain, un scorpion noir,  poilu, venimeux et bien réchauffé s’agita à proximité en se dirigeant vers lui pour lui administra dare- dare  un coup de dard trop douloureux dont le petit se réveilla en sursaut en criant à tue-tête.  Suite à ce cri poignant toute la famille se précipita envers la victime, aussitôt l’insecte tenta de fuir de son mieux par le mur, mais le père vigilant le tapa d’un coup de babouche et le fit tomber mort sur le sol. Pendant cette face à face entre le père peureux et inquiète et l’insecte impitoyable, la mère essuyait les larmes chaudes de son fils. Cet accident sinistre renforçait deux fois plus la relation filiale dans cette famille humble même s’il turlupinait que jamais les miséreux parents en tourmentant le fils qui pleurait à chaudes larmes mêlant à la sueur froide.

La grande mère, qui voyait bien ce qui venait de se passer, descendait doucement l’escalier rocheux pour rejoindre sa chambre où  elle ouvrit  sa boite à merveilles emmagasinant tout ce qui était précieux pour elle. Elle en prenait ces remèdes antidotes et traditionnelles : un petit morceau de la chair sec d’un grand saurien du désert « Aka » et un flacon du miel naturel des abeilles. La vieille  revenait à la terrasse et nourrissait l’empoisonné  du miel après qu’elle bondait sur la zone piquée dans son pied le petit morceau d’Aka. Au bout de quelques minutes, il se calmait car la cure de la vieille sage et émérite était indubitablement efficace, il s’endormait bientôt fourbu par la brûlure du venin qui assaisonnait son sang, ensuite, il se voyait entouré d’une myriade de scorpions de toute couleurs tombant du ciel et grouillant partout. Cette progéniture céleste qui tapissait pèle- mêle  la terrasse infernale représente l’omniprésence du venin de nos jours : le venin se mêle avec notre nourriture de chaque jour, le venin colore l’air qu’on transpire à chaque heure, le venin s’infiltre dans le sol et fait partie des eaux des mers, le venin s’exalte des moyens de télécommunication, le venin détruisent constamment les neurones des jeunes. Les gens crachent inlassablement le venin qui outrepasse tous les bornes.

Après une longue nuit peuplée de cauchemars effrayants, l’enfant se levait presque guéri, il boitait un peu, mais il ne sentait guère aucune douleur. Cet accident montrait évidemment la  résistance de ces montagnards que rien n’arrivait jamais au bout de leur persévérance, ni l’isolement absolu imposé par la force des choses, ni l’absence totale des moindres conditions de la vie sécurisée et confortable ; ils sont pareils, à ce point, à cette montagne voisine, à cette vieille montagne ridée en sillons tracés sur sa face suite aux précipitations diluviennes et millénaires, aux vents qui soulevaient son sol poussiéreux, aux tempêtes tourbillonnées qui la dégringolaient parfois, néanmoins elle parait fortement ces facteurs durs et pérennes qui parcouraient ses parcelles à tour de rôle ; elle est toujours dressée, toujours forte, toujours raffinée. Telle est cette montagne source intarissable  de résistance. Il était déjà sept heures du matin, le petit sortait de sa maison pour se promener un peu   et dans quelques minutes, il arrivait au sommet de la montagne où il se tenait debout afin d’avoir une vue panoramique : le ciel était bleu, les feuillages broussailleux  des arbres ressemblaient aux cheveux désordonnés d’une vieille qui venait de se réveillait. Les troupeaux de chèvres grouillaient en processions dans les sentiers amenant aux pâturages à l’instar d’une fourmilière active où les fourmis se poursuivaient en grande chaine noire. Un moment donné, il criait librement pour écouter par la suite l’écho de sa voix qui ne dépassait le relief de l’entourage en heurtant très rapidement les roches les plus solides et revenait entrecoupée jusqu’à ses petites oreilles ; on dirait que la nature criait en assortie avec lui, lui le soliste et elle la chorale, et les deux fredonnaient une mélopée que personne n’écoutait. Quand le soleil au zénith, il rebroussait chemin en laissant après lui le mirage luisant en débandade, il n’entendait plus autour de lui qu’un silence d’aplomb,  si ennuyeux et triste qu’il lui excitait une  mauvaise humeur au point qu’il n’avait plus l’envie de jouer. A midi, sa mère était à l’encontre du four traditionnel : une petite alcôve convergente, saillante en arrière et rentrante en avant, bâtie en pierre et en terre cuite, elle semblait à une bouche édentée où le feu nidifiait en brulant les branches sèches  des plantes pour cuir finalement des galettes fines de pain d’orge. La mère mettait la pâte crue  sur une petite table, en bois, ronde et munie d’un brancard pour la saisir, puis elle la faisait entrer dedans ce four plein de flammes dorées qui s’encombraient à la sortie de sa bouche pour lécher de suie son front déjà noir de la vapeur exaltant d’elle et s’envolant dans l’air en colonne.

Le bois brûlé se transmuait en braises qui scintillaient jusqu’à ce qu’elles s’éteignaient dans le cendre  après qu’elles cuisaient la dernière pâte. Un jour, l’hiver arriva et commença par une braise froide qui frôlait les feuilles des plantes, les nuages bientôt couvraient le ciel puis il pleuvait à foison. Le taux de remplissage des rivières augmentait jour après jour. Le lendemain, il neigeait et les montagnes endossaient leur burnous blanc sous lesquels elles camouflaient les roches, les pierres, la poussière, les broussailleux  et les moindres sentiers barrés des amoncellements de neige, ce qui fait que la campagne fut tellement isolée.  A cette saison dure, ces montagnards étaient les gens les plus isolés au Maroc  à tel point qu’il était impossible de se rendre au souk à dos d’âne, ni de quitter le lieu, ainsi, ils étaient assiégés par la nature sauvage. La solitude s’esquivait tout de suite dans le tréfonds des âmes de ces innocents otages de l’hiver monstrueux. Aucun feu ne pourrait fondre sa glace  collée aux cœurs dont ils grelottaient beaucoup plus que de la neige elle-même. C’était une émotion abominable qui tressaillait toutes les parties du corps.

Cependant, ces délaissés sans secours avaient recours à eux même, les uns aux autres pour s’en tirer sauf et sain de l’hiver en attendant qu’une lumière brillante venait on ne sait où  allumerait une chambre toute noire, que les ténèbres d’aujourd’hui rejoindraient la nuit du temps, qu’un feu chaleureux attiédirait les cœurs les plus frileux, en attendant leur humanisme, leur renaissance, leurs siècle de lumières, les montagnards résistent en attendant leur propre Godo.

 

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4 Commentaires
  1. moimeme 3 ans Il y a

    Très beau texte qui reflète ce désarroi et l’angoisse qu’inflige l’homme à son semblable.
    Très beau message et un joli hommage.
    Rachid

  2. Auteur
    alione 3 ans Il y a

    merci de votre lecture pensive mon ami!

  3. Marcel Moreau 3 ans Il y a

    Bonsoir Alione,
    Je vous découvre en lisant ce texte écrit avec un vocabulaire bien choisi. Un beau clin d’œil à ” ces délaissés sans secours avaient recours è eux même.” Belle lecture, mais je ne savais pas qu’on pouvait écrire de longs textes sur ce site.
    Merci Alione.
    Amitiés, marcel.

  4. Auteur
    alione 3 ans Il y a

    Bonsoir,
    merci infiniment de votre lecture, il s’agit d’une petite nouvelle engagée.
    Amitié, Alione.

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