Le bateau ivre analyse

Le bateau ivre d'Arthur Rimbaud poesie. poème et analyse

Rimbaud rejoint en septembre 1871, Verlaine à Paris avec ce long poème, le “Bateau ivre, qu’il va réciter au cénacle parnassien. L’accueil est enthousiaste ! Pourtant, écrira Louis Aragon, admirer le “Bateau ivre” est un signe de vulgarité de l’esprit…”. Sans partager ce propos, on peut admettre que le succès même de Rimbaud auprès des Parnassiens rend le poème soupçonnable de n’être encore qu’un texte d’apprentissage, le dernier et le plus magistral, plus qu’un texte vraiment révolutionnaire.

Le départ du navire (Q 1 et 2)


L’obscurité du poème, s’éclaire si l’on mène de front deux lectures, le récit d’un voyage maritime, d’une odyssée, que raconte, le bateau lui-même, et celui d’une expérience, d’une quête poétique. Le “je” désignant tant le bateau que Rimbaud. Le voyage est une longue métaphore, en 25 quatrains d’alexandrins à rimes croisées, de l’entreprise rimbaldienne. “Bateau ivre” est à la fois l’odyssée d’un bateau et d’un poète adolescent à la dérive ! on y trouve des superpositions, des surimpressions, entre une dramatique “maritime” et les exploits, les épreuves, les échecs de l’adolescent entré en poésie ! Toutes les expériences du bateau ivre sont celles de Rimbaud. Par un jeu constant de métaphores entre poète et bateau, on assite à la première séparation, pour le navire l’éloignement des “haleurs” qui représentent les liens, les guides et pour le poète les traditions, les entraves, les conventions. Les “Fleuves impassibles” représentent cette société immobile, étrangère à ses élans poétiques. La violence de la séparation rendue par l’image du massacre des haleurs est ici renforcée par les “i” rouges que le sonnet des “Voyelles” associait à de brutales ivresses. Les alexandrins amples, sans pauses fortes rendent compte de l’impatience du poète pour sa nouvelle aventure loin de la société commerciale, source de toutes les aliénations de l’individu. “Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais” traduit sa rébellion d’adolescent, son désir d ‘autonomie, mais l’ambiguïtédu verbe “descendre” que l’on pourrait croire au fil de l’eau deviendra une descente en enfer.

Le contact avec la mer (Q 3 et 4)

Le “Moi” qui éclate à l’attaque du vers affirme le dynamisme et l’énergie du poète dans son projet. Au givre immobile de l’ hiver qui engourdit et traduit l’enfance idiote qui s’isole dans son propre monde, succède les hardiesses et les tempêtes de l’adolescence. Le poète-navire quitte le monde, les “péninsules démarrées”. Au fleuve paisible succède un univers marin agité, chaotique que résume le terme “tohu-bohu”. Le contact avec l’océan est une danse métaphorisée, une euphorie, de liberté retrouvée, une délivrance que l’on retrouvera dans le poème “Phrases”, “J’ai tendu des cordes de clocher à clocher… et je danse”. Cette euphorie devient indifférence, insouciance du bateau fugueur face aux gouffres marins, “rouleurs éternels de victimes”, mépris des dangers, des signaux d’alarme “l’œil niais des falots”.

L’euphorie marine (Q 5 et 6)

Mer et ciel se confondent dans une constellation de mots, de néologismes et une galaxie de strophes. La phase d’initiation est terminée et lui succède une grande jouissance, un appétit longtemps contenu. Comme “Ophélie”, il s’abandonne “ravi” aux courants marins et tourné vers le ciel dévore les “azurs verts”.Totalement immergé dans la mer, possédé par elle au point de ne plus être qu’une “flottaison blême”, il s’abandonne à l’immensité qu’il souhaite parcourir, oublie son corps pour devenir pensée et ne faire qu’un avec l’objet de son désir.

L’expérience du voyant (quatrains 7 et 8)


“J’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir” résume à lui seul le but de son entreprise, il a désormais une vision de son projet que lui procure cet état extatique, dans ce “rutilements” de couleurs, ces “bleuités”, néologisme des “Premières communions”, musical en soit. Ici l’univers est somptueux et harmonique crées par le jeu d’assonances en “ou“, “an/en“, “i”. La majesté du rythme, ample et lent, est porté par le flux des allitérations en “r”, “l”, “m”. Plus besoin désormais d’artifices, ces “paradis artificiels “de l’alcool pour communier avec le monde, et célébrer la grande “fermentation” de “l’amour”, avec les “rousseurs” de la mer, illuminée par le soleil. Errance spatiale, vagabondage poétique, identification du monde à la poésie, langage au gré du mouvement, des remous. Débute ensuite une série de plusieurs quatrains qui constituent le récit proprement dit de l’expérience du” Bateau ivre”. Tous sont introduits par des attaques très fortes, “Je sais”, “J’ai vu”, “J’ai rêvé”, et confirme la prise de possession sensorielle ou mentale par le moi du poète, tout au long de cette odyssée périlleuse mais éblouissante. Les effets de vagues sont amplifiés par la syntaxe et la métrique : “les cieux, et les trombes/Et les ressacs et les courants” sont autant d’éléments surdimensionnés et angoissants. Un moment de grâce avec “‘Aube” ce premier moment de la journée empreinte de virginité, de pureté qui est à Rimbaud ce que le crépuscule est à Baudelaire. “J’ai vu”, répété au vers suivant affirme la certitude de ses visions. “Je sais” lui aussi redoublé, légitime son voyage. La vraie vie n’est pas ici comme le prétend Verlaine mais bien “ailleurs”, dans la vérité absolue des délires de l’imaginaire, dans cet autre monde recréé par alchimie verbale, fait de “neiges éblouies”, de “sèves inouïes”.

Visions et hallucinations (Q 9 à 17)


Le poème se met à charrier des visions inédites, les unes belles et exaltantes, les autres dangereuses et terrifiantes, le feu, la glace, le métal, la pierre, les animaux et végétaux, une multiplicité d’objets, de nuances et de sensations, objets de la quête infinie du “vogueur.
Ces images, ces visions énumérées sans transition provoquent des sensations par la sonorité des mots qui les expriment. Florilège hétéroclite à connotation dramatiques, nature grandiose, forces paniques, adjectifs hyperboliques “éblouies”, “inouïes” traduisent ici le délire et l’effarement du “voyant”. Paysages exotiques, d’un surréalisme onirique, mêlant les règnes, les hommes et les bêtes, en d’audacieux raccourcis syntaxiques, magie des mots inventés, créant une nouvelle langue poétique, comme ces “dérades”, sortie de rade. Mais la quête ne va pas sans risques et périls, l’extase n’est acquise qu’au prix du martyre, et la mer semble se faire tantôt sirène tantôt pieuvre. La métamorphose est saisissante, de l’errance jubilatoire du poète-bateau à l’être ballotté, assourdi par les oiseaux “criards” et désormais prêt à sombrer dans la mort.

Le doute et le regret (Q 18 à 21)

Le désenchantement emporte désormais, en vagues successives, le poète-navire, jusqu’au reniement de sa révolte, jusqu’au retour souhaité, et désabusé, dans l’univers familier, la “flache” des Ardennes de son enfance. Le présent amer “je regrette” se substitue aux imparfaits frénétiques de l’épopée passée. Le “Moi” en anaphore aggrave un bilan desespéré de l’aventure qui oscille entre les images somptueuses et visions sinistres. Le poète se retrouve aussi seul qu’au départ, au ban de la société que matérialisent les “Monitors” ( garde-côtes) et des “voiliers des Hanses” (ligues commerciales riches). Il a peur, croit entendre le “rut des Béhémots” (monstres marins), et voir des “Maelstroms épais” (tourbillons). Il est temps de revenir à l’abri derrière les “anciens parapets”.

Un voyage déprimant (Q 22 et 23)

La liberté à laquelle aspire Rimbaud semble se heurter à des obstacles paralysants. Malgré sa jubilation de voyant, ses visions d’archipels sidéraux ou mer et ciel se confondent, le monde qu’il a entrevu et qu’il a cru pouvoir conquérir, ne lui laisse que de l’amertume. Si la folie guette le voyant, comme les visions “effaraient” naguère “l’œil bleu” d’Ophélie, c’est que la voyance n’est rien d’autre qu’un excès, une énormité du Moi, transgression, subversion, fuite et fugue encore. Beaucoup de poèmes de Rimbaud sont autant de récits d’échecs malgré l’étonnante énergie du créateur. La “nuit sans fond” finira bien un jour par “s’illuminer” et le navire rentrera humilié, mais enrichi néanmoins de certitudes dans son naufrage. Le désir de la “future Vigueur” n’en est pas moins suivi d’un désir de néant, d’anéantissement, de suicide. L’humiliation et l’amertume emportent dans la dérision ce qui a été vu et chanté : l’aube, la lune et le soleil. Le constat est sans appel, martelé par l’allitération, en « t», martèle la triple affirmation. Débordé par ses passions “l’âcre amour”, désenchanté par les “rousseurs amères”, dépassé par son ivresse, le poète aspirer au suicide. Ce vœu, redoublé, avec en exergue “o” maintient l’assimilation du poète au navire, suicide qui ferait peut-être de lui un de ces “noyés pensifs” naguère rencontrés.


Une leçon positive (Q 24 et 25)

Une réduction s’opère dans ses désirs et ses aspirations, feu des mers lointaines, exotiques préférées par une petite mare, la “flache” dans laquelle des enfant joue avec un peu d’imagination. La maturité et la plénitude rêvées s’effacent devant le retour des images pleines de la nostalgie de l’enfance qu’on avait cru pouvoir quitter par la seule magie des mots. Le contre-rejet “lâche”, à double sens, résume à lui tout seul la profondeur de la déception. Les mots ont “lâché” Rimbaud, son alchimie n’a pas donné l’or espéré, le monde qu’il voulait construire est encore illusion. L’entreprise, aussi éphémère qu’un papillon de mai condamne-t-elle le “bateau ivre” à un retour au port, au quotidien détesté ? “Je ne puis plus” apporte la réponse négative. Malgré l’échec du voyage, il ne veut plus être récupéré par ses anciennes habitudes, par la société mercantile des “porteurs de coton”. Tout le dernier quatrain scande une série de refus, celle des traditions, le ” sillage”, celle des honneurs “drapeaux et flammes”, glorioles dérisoires, celle des contraintes, les “horribles pontons”.
Il y a une leçon positive à cette expérience, même si les mots ne suffisent pas à changer le monde et la vie, même si l’on peut se perdre dans les mots comme on se noie dans l’océan, ce contact avec “l’envers” du monde est une expérience enrichissante. Toute soumission à un endroit ne peut se comprendre et s’admettre qu’en connaissant l’envers. C’est avec cette connaissance que se prendra un nouveau départ vers le nécessaire “ailleurs” toujours à conquérir.


Conclusion

Avec sa structure narrative conventionnelle, son symbolisme sommaire, sa métrique sage, son mélange de facilités et d’audaces tapageuses, le “Bateau ivre” est sans doute l’ultime exercice de style de celui qui naît à la voyance mais ne peut résister à la tentation d’essayer, une dernière fois, les vertus miraculeuses du langage. Labourant avec une ardeur sans pareille les champs linguistiques et sémantiques, le poète y prend le risque de maquiller ses tourments et espérances dans une forêt de mots et d’images où il finit par se perdre après avoir cru s’y purifier.
L’importance du “Bateau ivre” dans la carrière de Rimbaud tient précisément à la prise de conscience et à la formulation de cet échec. Échecéprouvé, raconté et d’une certaine manière surmonté par le poème lui-même. Rimbaud sait bien qu’on ne change pas sa vie avec des mots mais il sait aussi que ses échecs lui donnent la “Vigueur” dont il a besoin pour un nouveau départ. Le “Voyage” était pour Baudelaire un testament, le “Bateau ivre” est pour Rimbaud un passeport vers la voyance.

Source: rimbaudexplique

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