Au Pays de GARUDA

AU PAYS DE GARUDA
Blotti dans le nid, je scrute l’horizon et guette la lumière percer doucement.
Orange, rouge jaillissent se mêlant subtilement. Enfin, Le soleil accouche de la vie courageusement.
On dit, que j’ai la vue aussi perçante que celle de mon ami l’aiglon. Le magnifique spectacle que me donne la nature ne réussit pourtant pas à chasser ma peine.
Je suis Albee, fils d’ALBA, roi des albatros à sourcils noirs. Mon père règne sur les colonies qui nichent dans les falaises. Chaque jour, je l’observe planer, magnifique, pendant des heures au-dessus des vagues. Lorsqu’il se pose enfin, il ne m’adresse qu’un regard de mépris. Ma mère quant à elle ne laisse rien paraître, elle se serre encore plus contre moi. Aujourd’hui j’occupe tout le nid alors que mon frère jumeau Albro l’a quitté depuis longtemps.
Moi, Je n’ai jamais réussi à voler.
Albro m’a toujours encouragé et je sais qu’après chacun de ses longs voyages, il revient pour me soutenir. « Elance toi Albee, déploie tes ailes !! Elles te porteront au bout du monde »
Je l’écoute émerveillé me raconter son dernier voyage au pays de Calabre :
« Je suis l’oiseau que le soleil contemple,
Peu à peu mes ailes assurées
ma course vagabonde se fait plus ample,
Contournant la cime des arbres précieux
M’élevant vers les sommets de Calabre majestueux

Tourbillonnant, ondoyant dans l’air
J’entends l’appel de Monte Cassino
Qui résonne dans l’écho
Je m’élance alors encore plus haut
Là où le bleu du ciel
Caresse la neige éternelle.. «
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Papa n’est pas rentré depuis 3 jours. Il s’est envolé vers la Terre Rouge, la Terre magique d’Afrique pour voir son ami l’Oiseau Marabout.
Le soir de son retour, J’entends mes parents discuter vivement : « – Nous devons partir ! disait mon père, la situation ne peut plus continuer, même les mouettes se moquent de nous ! À quoi sert de vivre si l’on ne sait pas voler ! »
Il répéta à ma mère les paroles de l’oiseau marabout : « Le ciel appartient aux oiseaux qui règnent sur la terre et les eaux. Aucun groupe d’animaux n’est capable à la fois de s’aventurer si haut dans les airs, de nicher sur tous les territoires et de plonger sous les eaux. Écoute-moi, Il vous faut partir Là-bas au ‘’Pays de Garuda’’ pour rejeter le sort et insuffler l’énergie nouvelle à Albee.
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N’ayez crainte, les oiseaux sont très nombreux dans ce pays ‘’Nusantara’’ et ils vous guideront entre terre et mer, eau et feu. Mon cousin le Marabout au col jaune, vous conseillera simplement de vous méfier des frégates, ces grands oiseaux qui ne se posent jamais, qui dorment en planant. Elles se rapprochent des côtes avant les tempêtes, c’est pourquoi les hommes ne les apprécient guère, car elles portent malheur »
Nous sommes partis le lendemain vers le plus grand archipel du monde que l’on nomme INDONESIE.
Bien accroché au flanc de ma mère, nous suivions mon père qui ouvrait la voie. Nous volions à l’unisson portés par les vents et l’espoir. L’albatros à sourcils noirs peut voler pendant des heures au-dessus des vagues grâce aux courants ascendants.
Nous avons ainsi parcouru des milliers de kilomètres avant d’apercevoir le pays de Garuda. L’immense Indonésie s’offrait à nous. Epuisés, nous contemplions fascinés, ce monde étrange et merveilleux.
C’est à Jakarta, au parc des Oiseaux de Taman Burung que nous avons retrouvé l’oiseau marabout au col jaune qui allait nous guider. En quelques instants, nous étions entourés de centaines d’oiseaux qui chuchotaient en me regardant « Kasihan ! Kasihan ! Le pauvre ! » En virevoltant autour de moi. Nous étions venus chercher de l’aide et nous allions vivre le ‘’gotong royong ‘’ l’entraide légendaire de l’Indonésie.
«- Silence ! s’écria l’oiseau marabout, Albee, les vents vous ont porté jusqu’à notre Terre immense. Tu trouveras je te le promets, la clé au mal qui te ronge et t’empêche de voler, sur la Terre de Garuda où l’Unité est sacrée. ’’ bhinneka tunggal ika ‘’ Va ! Traverse nos territoires et sois courageux, l’Indonésie ne se livre pas facilement ! »
Puis fusèrent des centaines de recommandations dans un tumulte de bruissement d’ailes :
«- Ne t’inquiète pas Albee, tu puiseras l’énergie des volcans ! » dit l’oiseau cochoa de Sumatra
«- Et la force paisible sur l’île de Komodo ! » reprit un bulbul de Bornéo
«- Les Ogoh Ogoh chasseront le démon et tu seras enfin libre de t’envoler ! » assura une grive de Borneo
«- Tu trouveras le secret à Candi Borobudur ! » s’écria l’alouette de Java
Puis j’entendis une petite voix perchée plus bas, elle émanait d’un petit oiseau aux yeux bleus malicieux : «- selamat datang, je suis Hati le trogon de Sumatra, je viens avec toi »
Nous nous élançâmes le lendemain, reposés et plein d’espoir. Hati mon ami fidèle volait à nos côtés, je l’aimais déjà.
Les terres et mers infinies se déroulaient sous nos yeux, nous projetant dans un monde étrange et fascinant.

2
La nature parait aussi puissante qu’impressionnante : comme la force du volcan Kelimutu dont les trois cratères sont remplis d’eau qui change de couleur, la masse intimidante des jungles impénétrables des montagnes de Foja. J’admirais aussi des arbres géants atteignant 80 mètres de haut. Aux alentours des rizières, nous aperçûmes des aigrettes. Elles attrapaient des asticots et mangeaient les mouches qui piquent les vaches. Lorsqu’elles se déplacent, elles dessinent des V au milieu des nuages.
Où que l’on regardait, l’on découvrait des choses que l’on n’avait jamais vues auparavant.
Blotti confortablement sous l’aile de ma mère, je ne ratais rien des paysages merveilleux. L’Indonésie est composée de 17 500 iles dont seules 3000 sont habitées et chaque ile semble un pays nouveau aux accents, aux horizons différents.
«- L’Ouest, c’est le monde du Tigre ! l’Est celui de l’Oiseau de Paradis ! « S’écriait Hati
Nous croisions et saluions des oiseaux aux couleurs fantastiques qui régnaient en maitres. «- salamat, apa kabar ? »
«- Faisons une halte sur mon île Sumatra ! » proposa Hati à mes parents épuisés »
Nous nous posâmes chez les Orang Darat, ou “peuples de la terre’’ Sumatra, c’est aussi l’île des orangs outangs.
«- Hati !Hati ! Présente nous ton ami !» les singes curieux et malicieux se pressaient autour de nous.
« – Hati! C’est bizarre un oiseau qui ne sait pas voler, kau sakit ? kau capek ? kau takut ? »
Ils m’attrapèrent et me balancèrent de bras en bras et de branche en branche, j’étais affolé et furieux… « – Laissez-le reprendre son souffle ! lança Hati, nous nous rendons à Bali affronter les Ogoh-Ogoh ainsi Albee retrouvera l’énergie nouvelle pour voler »
A ces mots, les Orang outangs me posèrent délicatement au sol et retournèrent se balancer sur les lianes avec une agilité déconcertante.
Nous arrivâmes à Bali ‘’ l’Ile des Dieux ‘’ la veille de Nyepi.
« – Parmi les très nombreuses cérémonies Balinaises, Nyepi qui signifie silence, est considéré comme une des fêtes importantes et sacrées de l’année nous explique Hati. Aujourd’hui c’est Pengrupukan »
Ainsi Lors de la nuit de Pengrupukan, nous vîmes les jeunes Balinais porter les Ogoh-Ogoh sur un plateau de bambous. Ces statues représentent les Bhuta Kalas, des démons qui, selon l’Hindouisme Balinais, résident dans notre cœur. Ils sont présentés comme des géants monstrueux avec des grands yeux ouverts, d’immenses canines et d’énormes ventres.
Je ferme les yeux au passage de certains de ces personnages aux couleurs vives, tant je suis impressionné. Mes parents et Hati me secouent « – ouvre les yeux Albee, imprègne tout ton être de cet instant de purification, libère toi de l’esprit mauvais, Bhuta –Kala te donnera l’énergie éternelle pour voler. »
3
Cette nuit bruyante me sembla interminable. A la fin de procession, les statues monstrueuses furent enfin brulées. La sagesse retrouvée, nous nous assoupîmes, éreintés.
Le lendemain de Nyepi, nous nous réveillâmes un peu tôt, avec l’impression que quelque chose avait changé, comme si nous ressentions la pureté à l’intérieur de nous-mêmes.
«- Nyepi nous fait réfléchir nous confia Hati. C’est un moment unique qui nous est nécessaire »
J’étais pétrifié car je sentais les regards de mon père scruter le moindre de mes faits et gestes et je croisais les yeux de ma mère plein d’espoir. Pourtant je ne ressentais rien de nouveau, mes plumes pendaient toujours lamentablement à mes ailes.
Hati m’agrippa soudain et me plaça sur son dos prétextant une courte balade, «- nous serons de retour dans une heure ! » s’écria-t-il à mes parents.
A quelques battements d’ailes, une cérémonie se déroulait dans le village voisin. Des jeunes hommes vêtus d’éblouissants costumes exécutaient la danse du Kechak. Ils faisaient des mouvements harmonieux et synchronisés. Les pans de leurs magnifiques sarongs se soulevaient tels des ailes impériales. La seule musique pour les accompagner était les battements de leurs mains tapant leur poitrine, leurs cuisses ou d’autres parties de leurs corps. Les cris et les chants créaient une atmosphère magique.
«- A ton tour me chuchota fermement Hati, déploie tes ailes, bat la cadence, plus fort, encore plus vite ! »
J’exécutais de tout mon cœur, je suppliais chacune de mes plumes de me porter, j’agitais frénétiquement mes ailes pour me soulever. Je recommençais de manière ininterrompue “chak-a-chak-a-chak » sous les encouragements de mon fidèle ami Hati, en vain.
A notre retour, mon père comprit de suite ma défaite, tous les espoirs étaient anéantis en une seconde. «- Nous repartons sur le champ ! » cria-t-il à ma mère. Celle-ci préféra s’éloigner pour cacher sa peine prétextant la quête de quelques nourritures pour le long voyage du retour.
Je demeurais là, abattu, face à mon échec, j’aurais voulu mourir. Hati désolé, ne trouvait aucun mot pour me réconforter.
Tout à coup, Le vent se leva furieusement, les rafales se firent de plus en plus violentes. « – Que fait donc ta mère, nous devons partir ! » s’écriait nerveusement mon père.
Je scrutais le ciel devenu sombre et lourd, nous entendions les grondements du tonnerre se rapprocher. Enfin, j’aperçu au loin les mouvements d’ailes familiers de ma mère.
Je remarquai aussi avec effroi une frégate près d’elle. Mon père et moi nous nous rappelâmes alors les mots de l’oiseau marabout sur cet oiseau de mauvaise augure. « Plus vite Maman ! » Hurlais-je.
Les rafales de vents venaient arracher les branches autour de nous. Nous l’observions impuissants, peiner et faiblir de plus en plus. La force des vents fragilisait son avancée, elle était happée violemment vers l’arrière.
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Hati appelait à l’aide « Saya minta tolong ! ». J’étais bouleversé et poussais des cris de désespoir.
Mon père s’élança pour lui porter secours mais se retrouva tel un oisillon, projeté rapidement au sol.
Je me jetai alors dans le vide, les yeux mi-clos, je me laissais transporter par mon cœur qui allait exploser. J’entendais ses battements sourds se mêler aux battements de mes ailes « tiens bon, Maman »
Affrontant la tempête, je trouvai la force ultime de lutter contre les vents puissants et j’attrapai ma mère au vol pour la placer sur mon dos et repartir dans un même élan.
« -Tu voles Albee !, Regarde tu voles ! C’est merveilleux ! » S’écriait Hati
« -Terima kasih Hati ! Je ne peux m’arrêter, Selamat tinggal mon ami ! Je ne t’oublierai jamais !»
« – Sampai jumpa lagi Albee ! Je ne t’oublierai jamais »
Je transperçai ensuite le ciel avec une ardeur céleste, cette énergie sacrée que je n’espérais plus.
Je regardais l’Indonésie s’éloigner et m’écriai fou de bonheur : « Merci ! Ô Pays de Garuda de m’avoir donné le courage, le courage de VIVRE »

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